Joe promenait son tyrannosaure.
Il l’avait depuis sa naissance. D’abord, il n’en avait pas eu conscience : le tyrannosaure était là , de toute façon ; ou plutôt il était avec lui, tout le temps. Comme le ciel, les nuages, les moments doux et les moments aigres, le tyrannosaure était juste là.
Quand Joe s’aperçut qu’il était toujours là , et là pour toujours, il eut un moment de panique.
Un tyrannosaure, c’est quand même encombrant.
Et puis les autres enfants se moquaient.
Parce que ce qui ne passe pas inaperçu est forcément sujet à moquerie.
Joe essaya de lui donner un nom. Encore persuadé que ce qui se nomme se peut maîtriser, il l’appela Jim. Jim et Joe. Jim était presque comme lui, presque ce qu’il était, mais pas tout à fait.
Des fois, Joe aimait bien Jim. Il aimait ses muscles puissants, ses cuisses imposantes, il aimait sa peau épaisse, aussi, qui donnait l’impression de résister à tout. Quand Joe se laissait blesser par le moindre regard.
Jim était fort. Jim était fait pour durer. Jim faisait un peu peur -et les gens qui osaient affronter Jim pour apprécier Joe n’en étaient que plus bienvenus.
Un jour, un de ces courageux glissa à Joe : « Jim, quand même, je l’aime pas trop. Je te préfèrerais sans lui ».
Et parce que les mots des gens qu’on laisse s’approcher pèsent parfois plus lourd que toute la logique et l’amour du monde, Joe décida de se débarrasser de Jim.
Il l’affama. Il le lacéra. Il l’aspergea de substances diverses et attendit, attendit que Jim se dissolve.
Jim ne ne bougea pas.
Il resta là, silencieux, sans rien dire.
Triste.
il n’avait jamais rien fait de mal à Joe. il l’avait protégé, il l’avait porté, il l’avait soutenu.
Il savait bien qu’il était encombrant -un tyrannosaure, vous pensez.
Sa peau si épaisse se fissura.
Ses muscles si puissants s’atrophièrent.
Son sourire se fendilla.
De temps à autres, il s’ébrouait, faisait tomber de ses épaules toute la poussière de dédain que Jim y accumulait de ses regards désormais haineux, et réclamait à manger. Réclamait à boire. Réclamait de vivre.
Se mettait en colère.
Joe s’inclinait. Après tout, ce n’est pas évident de dénier à un monstre géant sa pitance légitime.
Jim se remplumait.
Reprenait des forces.
Mais ça ne durait jamais longtemps.
Joe avait bien trop peur du regard des autres.
Un tyrannosaure, vous pensez.
Le mépris revenait.
Les humiliations.
Cette certitude que Joe serait bien mieux sans Jim, que Jim n’était là que pour l’alourdir, le ralentir, lui cacher le soleil, effrayer les autres.
Le clouer au sol.
Un jour Joe regarda autour de lui et vit qu’il était le seul à se préoccuper encore de Jim.
Tous les gens de sa vie l’avaient accepté, avec joie ou réticence -le plus souvent, avec indifférence, parce que de toute façon, Joe allait avec Jim, et c’était comme ça.
Juste comme ça.
Joe décida de faire la paix avec son tyrannosaure.
Il cessa de faire la sourde oreille.
Il se mit à lui donner à boire et à manger, il se mit à le laisser dormir quand Jim en avait besoin.
Jim resta méfiant.
La plus grande partie de son existence, il l’avait passée à suivre un gamin capricieux qu’il n’avait jamais essayé de blesser -et ce gamin ne l’avait jamais récompensé avec autre chose de que la souffrance et du mépris.
Il regarda Joe attentivement.
Joe était vraiment, vraiment désolé.
Jim ne chercha pas à comprendre pourquoi. Joe aurait été bien en peine de lui expliquer, de toute façon. Les mauvais mots, aux mauvais moments.
Une voix un peu trop douce qui lui avait susurré de mauvaises idées.
Jim se releva et se remit à suivre Joe.
Il était plus vieux.
Il était plus faible.
Sa peau épaisse était couverte de cicatrices.
Son sourire rouillé s’était fait plus timide -sourire pour des gens qui ne vous regardent plus vous fait souvent passer l’envie.
Mais il se releva.
Et il suivit Joe.
Joe n’avait qu’un seul Jim. Jim n’avait qu’un seul Joe.
Joe scrutait les cicatrices de Jim. il se sentait coupable, il se sentait piteux, il se sentait le plus bête des plus bêtes d’avoir ainsi abîmé son tyrannosaure.
Jim scrutait Joe. Il scrutait son regard qu’il avait connu implacable, ses mains qu’il avait connues cruelles, son cœur qu’il avait connu de pierre -qui affame un tyrannosaure ?
Ils avaient peur, tous les deux.
Mais ils repartirent.
En essayant de ne pas s’en vouloir, l’un et l’autre, l’un à l’autre, pour ce qu’ils étaient, ce qu’ils pouvaient être et ce qu’ils auraient pu être, s’ils n’avaient jamais cessé de s’aimer.
Ils repartirent, parce qu’il n’y avait qu’un seul Joe, et qu’un seul Jim.
Joe promenait son tyrannosaure.
Soulevant à chaque pas tout un monde de regrets, et espérant que Jim ne le quitterait jamais.
Joe promenait son tyrannosaure.
Parce qu’il n’y avait qu’un seul Joe, et qu’il n’y avait qu’un seul Jim.
Preum’s !!!!
C’est très très beau.
En plus, j’aime bien les tyrannosaures.
raaaaaaaaaaahhhhhhhhh chiottasse j’ai pas pu aller jusqu’? la fin ! La journée du 1er degré a eu raison de moi
C’est joli.
Putain, c’est beau.
Putain, c’est beau (bis)
Je vais faire original : C’est tout mimi !
Et même que c’est beau.
J’en veux d’autres.
olala j’en suis toute retournée
Eh bien moi d’habitude je regarde mais je commente pas (ouhh, le lurker, pas biennn)mais l? , je peux pas m’empêcher de commenter pour dire que c’est vachement bien !
Moi, j’aime surtout la photo…
(oui, j’ai un peu honte, mais j’aime beaucoup les degrés ? partir du deuxième).
ooooooooohhhhh
On l’a attendue longtemps cette nouvelle… Mais ça valait le coup! Merveilleux!
Votre prose a tout d’une grande.
Je m’attendais ? rire. Un tyrannosaure, vous pensez bien.
Et j’ai pleuré. Parce qu’il n’y a qu’un seul beulogue, et qu’une seule impératrice.
Plus dur pour la prochaine fois : nous émouvoir ? partir d’une photo de Justin Bieber.
Très beau… (remarque intéressée, malgré un visuel déj? très pertinent)
Je reste bouche béé.
Ces temps-ci je n’arrive plus a trouver de commentaire drole ? vous faire parvenir. Et je n’y arrive toujours pas, néanmoins je ne peu rester muet devant cette prose.
Alors je me contenterai d’un sobre mais sincère bravo!
Hé ben, je m’attendais pas ? ça (faut que ça manque de grivoiserie, hein, on est chez vous quand même), mais ça met une claque de lire du beau quand on s’attend ? lire de la chair et du poil
Merci pour ce court moment de poésie, c’était très bien
On a le droit de pleurer?
J’ai pas attendu le droit…
Merci votre Impériale grandeur. J’étais enthousiaste de voir enfin ce grand-oeuvre dévoilé, mais jamais j’aurais deviné ce qu’il y avait dedans…
Vous m’avez encore surprise.
Alors, comme Ben : j’ai pleuré.
Et comme Aurélien : bravo. J’ai pas grand-chose d’autre ? dire. On peut pas dire grand chose quand on lit quelque chose de tellement vrai.
Et votre fin, l? , c’est comme un arc-en-ciel timide après la pluie…
C’est pertinent, c’est bien écrit, ça donne envie de pleurer et de rire, c’est ‘achement émotivant…
Bref, c’est bô
Je suis tous les jours Votre blog, j’ai Votre manuel sur les garçons qui veulent devenir des papillons mais jamais je n’avais osé Vous laisser un petit mot. Mais l? … c’est tellement beau et touchant et VRAI.
BRAVO !
Je ne m’y attendais plus; et surtout, je ne m’attendais pas ? ça… Les autres l’ont déj? dit plein de fois, mais tant pis: c’est beau. Et nous faire venir la larmichette avec un titre aussi cocasse… bravo.
Vive Jim! Le tyrannosaure au coeur tendre!
Parfaite métaphore du complexe.
La morale de l’histoire c’est que je vais de ce pas redonner ? manger ? ma cellulite.
C’est très bien le second degré. Moi aussi, je lis le beulogue et je suis très cliente de vos énormités.
Mais l? , je vais me permettre de contester TruUffe (!): ce n’est pas du premier degré. C’est des mots qu’on peut lire ? de multiples degrés, comme ? chaque fois que les mots sont bons. Ils roulent en boule dans la tête, ils y restent, ils nous interpellent…
On se doutait bien qu’il fallait beaucoup de talent pour écrire, même vos grosses listes, histoires, paroles de chansons qui tachent :-p
L? , on a la confirmation, comme ? chaque fois que vous faites un post un tantinet "sérieux" que vous avez non seulement le talent de faire rire aux larmes mais aussi celui de toucher profondément (je ne vais pas dire "aux larmes" pour cette fois :-)).
J’espère que vous continuerez. Variez les plaisirs ! De la marrade… et de l’album philo pour grands inclassable !
C’est touchant comme tout. Merci de nous faire partager ça.
j’aimerais bien savoir d’ou vient cette photo? et est-ce la photo qui a inspiré ce texte magnifique, ou le contraire? et aussi, beaucoup de merci!
Savez quoi? Vous devriez sortir un recueil de nouvelles, Impératrice. Sous pseudo si vous y tenez. Ca s’appellerait les Contes du Beulogue, ou 26 plans de Conquête universelle (si y en a 26). Après moi, je dis ça…
…Je dis rien!