Tes coudes sur la table 11

Bon les gars, j’ai plein de devoirs, alors vous avez les fonds de tiroirs.

Ah, c’’est bien, tu es venue. C’’est bien. C’est vrai que j’ai eu peur un instant que tu ne sois pas là, mais enfin je savais que tu viendrais. Il fallait que tu viennes. De quoi j’aurais eu l’’air si tu n’étais pas venue ? Des choses comme ça ne se font pas. Ne pas venir voir sa mère, enfin, on n’’a pas idée. Mais enfin, ça ce sont les jeunes, ils ne respectent plus grand-chose, de nos jours. Enfin je dis ça, je dis ça, qu’’on ne me prenne pas pour une vieille réactionnaire, comme je dis toujours, mais enfin il faut bien avouer que les choses changent. Toi ma fille, je t’ai élevée correctement. Enfin tu m’’en auras fait voir de toutes les couleurs, hein. Et que je me révolte, et que je casse des assiettes ! Tu étais vraiment pénible hein ! Oh et puis ce jeune homme que tu « aimais », lui aussi, tiens, une belle erreur. Voyons, une mère sait ce qui est bon pour sa fille. Ce grand bon à rien, qu’’est-ce que tu es allée faire avec un noir en plus, enfin je ne suis pas raciste mais tout de même, on sentait que vous étiez trop différent, que ça ne marcherait pas. Je le savais bien, moi. Soit-disant un étudiant, un futur énarque. Et puis quoi encore. On ne me fait pas gober de telles âneries ! Ingénieur, et puis quoi encore. De toute manière ces gens-là ne sont pas faits comme nous. La preuve, quand tu es revenue habiter à la maison parce qu’il t’avait trompée, je te l’’ai bien dit. Quatre femmes, dix-huit enfants, ah ah, ces gens-là, on sait comment ils fonctionnent ! Tu méritais mieux ! Ma fille méritait mieux, sans aucun doute. On ne t’’a pas payé des études pour que tu finisses à piler le mil dans un HLM de banlieue, et puis quoi encore ! Tu ne m’as pas dit qu’il t’avait trompée, mais moi je l’’ai su tout de suite, une mère sent ces choses-là. Et ton père qui assurait que ça n’avait rien à voir, que ce n’était qu’une crise passagère, que je devais me garder de mettre de l’’huile sur le feu. Celui-là ! Avec ses idées saugrenues ! Comme si ça me ressemblait, mettre de l’’huile sur le feu ! Ma fille humiliée par un noir et il aurait fallu que j’’accepte ça avec le sourire. Oh, j’’ai bien su que j’avais raison quand tu es repartie en claquant la porte. Tu n’aurais pas été si susceptible si je n’avais pas visé juste ! Cette détestable habitude que tu as de partir en claquant la porte, ma pauvre, je me demande de qui tu tiens ça. Moi j’ai toujours su me tenir. Enfin, on ne me la fait pas. Depuis toute petite dès que tu as tort tu t’énerves. Et que ça geint, et que ça hurle, et que je te déteste par-ci, et que je vais partir pour toujours par-là, et toutes sortes d’’inepties. Tes révoltes d’adolescente, ça a été d’’un pénible ! Et que je mets tout en pièces, c’’est moi qui choisis mes études, cesse de juger mes amis, et bla bla bla, toutes sortes de sottises. Ton père m’’en as voulu quand tu es partie de la maison, mais enfin je sais que tu as toujours été indépendante, comme moi. Dix-huit ans pile, le soir de ton anniversaire, ah, c’est bien ma fille ! Moi aussi je voulais découvrir le monde ! Ces deux ans en Australie t’’ont fait le plus grand bien. Enfin tu avais toujours aussi mauvais caractère à ton retour, mais je savais que ça finirait par passer. Tu allais bien finir par devenir adulte un jour, n’’est-ce pas ! Bien sûr ton père et moi étions ravis de te voir,ton absence m’avait permis de’ réfléchir de mon côté ; et quand tu es revenue, j’’avais eu le temps de mettre les choses à plat. Je comprenais mieux là où tu avais eu tort, pourquoi tu avais fait les choses de travers, ça m’a fendu le cœoeur que tu refuses d’admettre que nos rapports n’’avaient pas toujours été excellents à cause de ton comportement. Je n’’ai pas compris pourquoi tu es repartie aussitôt mais enfin, les exigences du monde du travail actuel, la mondialisation… Et puis ton père a reçu tes lettres de Nouvelle-Zélande, les timbres étaient très beaux ! Bien sûr, je sais que tu choisis toujours le meilleur pour tes parents ! Ton père, cet abruti, perdait toujours tes lettres, ce qui fait que je n’avais jamais le temps de les lire, mais enfin, ce qui était important c’’est que ta mère savait que tu pensais à elle, n’est-ce pas. Et te voilà ! Ah, tu es vraiment jolie. Encore un peu ronde, tu devrais faire attention. Une femme doit être séduisante, et ce n’’est pas avec des bourrelets qu’on se trouve un mari ! Enfin, au moins tu es bien habillée. Oh, cette veste doit valoir cher. Tu as bien réussi, alors. C’est important d’avoir des vêtements chics, surtout dans ce genre d’’occasions. Tu as bien fait. Enfin moi, j’’aurais choisi une coupe un peu plus flatteuse. Mais enfin, c’’est noir, c’’est classieux, c’’est déjà ça. Par contre ce pantalon, ouh, quelle horreur ! Ça te grossit les cuisses, et laisse-moi te dire que tu es loin d’avoir besoin de ça ! Enfin je te dis ça, entre mère et fille on peut bien se faire quelques confidences. C’’est ce ventre surtout, enfin, vraiment, avec ton salaire tu pourrais t’inscrire à un bon cours de gym, ce ne serait pas du luxe. Ou bien c’est encore de l’’aérophagie, tu fais toujours de l’’aérophagie quand tu es angoissée. Je me souviens à quel point ça te gênait quand j’’en parlais à mes amies, mais enfin, entre mères ! Vous êtes toujours un peu nos bébés, n’est-ce pas. Enfin, toujours est-il que ce ventre, non, vraiment, tu pourrais faire un effort. Tu es venue avec le fils de Mathilde ? Ce gentil garçon. J’’ai bien fait de vous présenter, je savais que vous vous entendriez bien ! Où est-il ? Je ne le vois pas. Et puis Mathilde était tellement contente. C’’est vrai qu’il ne sortait pas beaucoup, j’’ai bien fait de l’’inviter à tes anniversaires. Tu vois, j’’avais raison, avec les années, tu as fini par l’’apprécier. Mathilde et moi, nous vous regardions d’’un œœil attendri. Cette complicité qui vous unissait ! Ces soupirs de fausse exaspération quand nous vous parlions avenir, moi et Mathilde, c’’était vraiment adorable ! Faussement gênés, ah les débuts d’une relation, c’’était tellement émouvant. Nous sentions bien qu’’un jour, cet amour innocent se solderait par un beau mariage. Quel besoin de t’’énerver et de me dire qu’il était gai ? Comme si on pouvait reprocher à quelqu’’un d’’être gai ! Laisse-moi te dire que c’est plutôt une qualité, surtout pour un mari ! Mais je ne le vois pas, il a dû être retenu. Bon et alors tu es venue seule ? Je… mais enfin, c’’est Saïdou ! Grands dieux, je n’’arrive pas à croire que tu es venue avec ce… ce… mais enfin vous vous êtes séparés ! Et ton père qui lui serre la main comme s’il était proche ! Et puis quoi encore ! Ah ton père, ça, ce n’’est pas lui qui va intervenir ! Va savoir pourquoi, il a toujours trouvé Saïdou sympathique. Moi je veux bien être aimable avec ces gens, mais enfin, il faut savoir rester à sa place ! Il n’a rien à faire là  ! Enfin, un jour comme celui-ci, tu aurais pu venir avec quelqu’’un de présentable ! Non mais je rêve ! Je n’arrive pas à croire que tu es venue à mon enterrement avec un noir ! C’est ça ! Fermez donc ce cercueil ! J’’en ai assez vu. Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour toi ! Quelle déception. Et ce ventre ! Grands dieux ! Avec un enfant mulâtre, comment va-t-on te trouver un vrai mari ?

11 avis sur “Tes coudes sur la table

  1. V. nov 16, 2013 22:50

    je reviens, je vais faire des enfants mulâtres.
    merci pour ce texte même si vous l’avez retrouvé au fond du réfrigérateur.

  2. Iguana nov 16, 2013 23:07

    Ca c’est de la chute de choix. C’est un bonheur d’avoir les neurones qui chutent comme ça. Merci!

  3. clo nov 17, 2013 09:20

    Wow, je ne m’attendais pas à la fin! Etrangement, ça me rappelle quelqu’un…

  4. meriem nov 17, 2013 15:16

    Grands dieux. Je suis exactement dans cette situation concubinesque et maternante. Si ma mère m’avait parlé comme ça, je l’aurais licenciée…

  5. Chawarma burlesque nov 17, 2013 16:41

    Très joli texte. La veste noire est un indice pour le twist final. Juste une précision s’il vous plaît Impératrice, le père faisait croire à la mère que la fille envoyait des nouvelles ou j’ai pas tout compris ?

  6. beulogue nov 17, 2013 17:29

    Alors très franchement, je ne m’en souviens pas. En gros la fille donne des nouvelles à son père et pas à sa mère.

  7. Ninita nov 18, 2013 10:18

    Magnifique.

    Je suivrais bien V. pour les enfants mulâtres mais Jamic ferait la gueule :P

  8. Jamic (Le Namoureux de Ninita) nov 18, 2013 12:43

    Ouais : je vais finir par croire que je ne lui conviens plus et qu’elle ne reste avec moi que pour mon pognon. :(

    Déjà qu’elle m’a fait créer un Noir grand, vieux et rasta pour accompagner mon perso dans Dragon’s Dogma…

    Et Impératrice, des fonds de tiroir comme ça, moi, j’en veux bien d’autres. Plein d’autres.

  9. Lutine nov 18, 2013 14:12

    J’eus imaginé en lisant le texte que les lettres de la fille ne contenaient pas de mots particulièrement tendres pour sa mère, et que par ailleurs les nouvelles qu’elle donnait aurait incommodé ladite mère.
    Le fait d’écrire un seul paragraphe ça rend bien la tirade en un seul souffle.

  10. Pierrot nov 19, 2013 09:33

    Vous m’épaterez toujours !

  11. Elise nov 26, 2013 08:31

    Des « fonds de tiroir »? J’aurais dit de la prose de haute volée… (pas spécialement la chute d’ailleurs)

Commentaires clos.