Bon les gars, j’ai plein de devoirs, alors vous avez les fonds de tiroirs.
Ah, c’est bien, tu es venue. C’est bien. Cest vrai que jai eu peur un instant que tu ne sois pas là, mais enfin je savais que tu viendrais. Il fallait que tu viennes. De quoi jaurais eu l’air si tu nétais pas venue ? Des choses comme ça ne se font pas. Ne pas venir voir sa mère, enfin, on n’a pas idée. Mais enfin, ça ce sont les jeunes, ils ne respectent plus grand-chose, de nos jours. Enfin je dis ça, je dis ça, qu’on ne me prenne pas pour une vieille réactionnaire, comme je dis toujours, mais enfin il faut bien avouer que les choses changent. Toi ma fille, je tai élevée correctement. Enfin tu m’en auras fait voir de toutes les couleurs, hein. Et que je me révolte, et que je casse des assiettes ! Tu étais vraiment pénible hein ! Oh et puis ce jeune homme que tu « aimais », lui aussi, tiens, une belle erreur. Voyons, une mère sait ce qui est bon pour sa fille. Ce grand bon à rien, qu’est-ce que tu es allée faire avec un noir en plus, enfin je ne suis pas raciste mais tout de même, on sentait que vous étiez trop différent, que ça ne marcherait pas. Je le savais bien, moi. Soit-disant un étudiant, un futur énarque. Et puis quoi encore. On ne me fait pas gober de telles âneries ! Ingénieur, et puis quoi encore. De toute manière ces gens-là ne sont pas faits comme nous. La preuve, quand tu es revenue habiter à la maison parce quil tavait trompée, je te l’ai bien dit. Quatre femmes, dix-huit enfants, ah ah, ces gens-là, on sait comment ils fonctionnent ! Tu méritais mieux ! Ma fille méritait mieux, sans aucun doute. On ne t’a pas payé des études pour que tu finisses à piler le mil dans un HLM de banlieue, et puis quoi encore ! Tu ne mas pas dit quil tavait trompée, mais moi je l’ai su tout de suite, une mère sent ces choses-là. Et ton père qui assurait que ça navait rien à voir, que ce nétait quune crise passagère, que je devais me garder de mettre de l’huile sur le feu. Celui-là ! Avec ses idées saugrenues ! Comme si ça me ressemblait, mettre de l’huile sur le feu ! Ma fille humiliée par un noir et il aurait fallu que j’accepte ça avec le sourire. Oh, j’ai bien su que javais raison quand tu es repartie en claquant la porte. Tu naurais pas été si susceptible si je navais pas visé juste ! Cette détestable habitude que tu as de partir en claquant la porte, ma pauvre, je me demande de qui tu tiens ça. Moi jai toujours su me tenir. Enfin, on ne me la fait pas. Depuis toute petite dès que tu as tort tu ténerves. Et que ça geint, et que ça hurle, et que je te déteste par-ci, et que je vais partir pour toujours par-là, et toutes sortes d’inepties. Tes révoltes dadolescente, ça a été d’un pénible ! Et que je mets tout en pièces, c’est moi qui choisis mes études, cesse de juger mes amis, et bla bla bla, toutes sortes de sottises. Ton père m’en as voulu quand tu es partie de la maison, mais enfin je sais que tu as toujours été indépendante, comme moi. Dix-huit ans pile, le soir de ton anniversaire, ah, cest bien ma fille ! Moi aussi je voulais découvrir le monde ! Ces deux ans en Australie t’ont fait le plus grand bien. Enfin tu avais toujours aussi mauvais caractère à ton retour, mais je savais que ça finirait par passer. Tu allais bien finir par devenir adulte un jour, n’est-ce pas ! Bien sûr ton père et moi étions ravis de te voir,ton absence m’avait permis de réfléchir de mon côté ; et quand tu es revenue, j’avais eu le temps de mettre les choses à plat. Je comprenais mieux là où tu avais eu tort, pourquoi tu avais fait les choses de travers, ça ma fendu le coeur que tu refuses dadmettre que nos rapports n’avaient pas toujours été excellents à cause de ton comportement. Je n’ai pas compris pourquoi tu es repartie aussitôt mais enfin, les exigences du monde du travail actuel, la mondialisation Et puis ton père a reçu tes lettres de Nouvelle-Zélande, les timbres étaient très beaux ! Bien sûr, je sais que tu choisis toujours le meilleur pour tes parents ! Ton père, cet abruti, perdait toujours tes lettres, ce qui fait que je navais jamais le temps de les lire, mais enfin, ce qui était important c’est que ta mère savait que tu pensais à elle, nest-ce pas. Et te voilà ! Ah, tu es vraiment jolie. Encore un peu ronde, tu devrais faire attention. Une femme doit être séduisante, et ce n’est pas avec des bourrelets quon se trouve un mari ! Enfin, au moins tu es bien habillée. Oh, cette veste doit valoir cher. Tu as bien réussi, alors. Cest important davoir des vêtements chics, surtout dans ce genre d’occasions. Tu as bien fait. Enfin moi, j’aurais choisi une coupe un peu plus flatteuse. Mais enfin, c’est noir, c’est classieux, c’est déjà ça. Par contre ce pantalon, ouh, quelle horreur ! Ça te grossit les cuisses, et laisse-moi te dire que tu es loin davoir besoin de ça ! Enfin je te dis ça, entre mère et fille on peut bien se faire quelques confidences. C’est ce ventre surtout, enfin, vraiment, avec ton salaire tu pourrais tinscrire à un bon cours de gym, ce ne serait pas du luxe. Ou bien cest encore de l’aérophagie, tu fais toujours de l’aérophagie quand tu es angoissée. Je me souviens à quel point ça te gênait quand j’en parlais à mes amies, mais enfin, entre mères ! Vous êtes toujours un peu nos bébés, nest-ce pas. Enfin, toujours est-il que ce ventre, non, vraiment, tu pourrais faire un effort. Tu es venue avec le fils de Mathilde ? Ce gentil garçon. J’ai bien fait de vous présenter, je savais que vous vous entendriez bien ! Où est-il ? Je ne le vois pas. Et puis Mathilde était tellement contente. C’est vrai quil ne sortait pas beaucoup, j’ai bien fait de l’inviter à tes anniversaires. Tu vois, j’avais raison, avec les années, tu as fini par l’apprécier. Mathilde et moi, nous vous regardions d’un œil attendri. Cette complicité qui vous unissait ! Ces soupirs de fausse exaspération quand nous vous parlions avenir, moi et Mathilde, c’était vraiment adorable ! Faussement gênés, ah les débuts dune relation, c’était tellement émouvant. Nous sentions bien qu’un jour, cet amour innocent se solderait par un beau mariage. Quel besoin de t’énerver et de me dire quil était gai ? Comme si on pouvait reprocher à quelqu’un d’être gai ! Laisse-moi te dire que cest plutôt une qualité, surtout pour un mari ! Mais je ne le vois pas, il a dû être retenu. Bon et alors tu es venue seule ? Je mais enfin, c’est Saïdou ! Grands dieux, je n’arrive pas à croire que tu es venue avec ce ce mais enfin vous vous êtes séparés ! Et ton père qui lui serre la main comme sil était proche ! Et puis quoi encore ! Ah ton père, ça, ce n’est pas lui qui va intervenir ! Va savoir pourquoi, il a toujours trouvé Saïdou sympathique. Moi je veux bien être aimable avec ces gens, mais enfin, il faut savoir rester à sa place ! Il na rien à faire là ! Enfin, un jour comme celui-ci, tu aurais pu venir avec quelqu’un de présentable ! Non mais je rêve ! Je narrive pas à croire que tu es venue à mon enterrement avec un noir ! Cest ça ! Fermez donc ce cercueil ! J’en ai assez vu. Quand je pense à tout ce que jai fait pour toi ! Quelle déception. Et ce ventre ! Grands dieux ! Avec un enfant mulâtre, comment va-t-on te trouver un vrai mari ?
je reviens, je vais faire des enfants mulâtres.
merci pour ce texte même si vous l’avez retrouvé au fond du réfrigérateur.
Ca c’est de la chute de choix. C’est un bonheur d’avoir les neurones qui chutent comme ça. Merci!
Wow, je ne m’attendais pas à la fin! Etrangement, ça me rappelle quelqu’un…
Grands dieux. Je suis exactement dans cette situation concubinesque et maternante. Si ma mère m’avait parlé comme ça, je l’aurais licenciée…
Très joli texte. La veste noire est un indice pour le twist final. Juste une précision s’il vous plaît Impératrice, le père faisait croire à la mère que la fille envoyait des nouvelles ou j’ai pas tout compris ?
Alors très franchement, je ne m’en souviens pas. En gros la fille donne des nouvelles à son père et pas à sa mère.
Magnifique.
Je suivrais bien V. pour les enfants mulâtres mais Jamic ferait la gueule
Ouais : je vais finir par croire que je ne lui conviens plus et qu’elle ne reste avec moi que pour mon pognon.
Déjà qu’elle m’a fait créer un Noir grand, vieux et rasta pour accompagner mon perso dans Dragon’s Dogma…
Et Impératrice, des fonds de tiroir comme ça, moi, j’en veux bien d’autres. Plein d’autres.
J’eus imaginé en lisant le texte que les lettres de la fille ne contenaient pas de mots particulièrement tendres pour sa mère, et que par ailleurs les nouvelles qu’elle donnait aurait incommodé ladite mère.
Le fait d’écrire un seul paragraphe ça rend bien la tirade en un seul souffle.
Vous m’épaterez toujours !
Des « fonds de tiroir »? J’aurais dit de la prose de haute volée… (pas spécialement la chute d’ailleurs)