Je garde tout.
Et à chaque fois que je dois faire du tri, je me demande pourquoi je garde tout.
J’amasse, comme un écureuil sous acides, fébrile -on ne sait jamais-. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas garder ce qui rappelle des moments agréables, des gens qu’on aime -ou qu’on aimait ?
Là, je vous passe les détails, je dois bouger la Malle. La Malle, c’est comme son nom l’indique, une malle, qui contient à peu près tous mes souvenirs et mes reliques.
Quand je dois déplacer la malle, qui est très belle mais un peu fragile, je dois d’abord la vider, donc exhumer mon conglomérat de souvenirs ; puis bouger la malle, pour enfin remettre le bordel dedans.
J’espère très fort que cette manœuvre absurde n’est pas une métaphore de ma vie future, sinon je pense que je mange des pastilles de Javel tout de suite, merdi, bidou.
Cette fois, lassée de me péter le dos ? trimballer des tas de papiers poussiéreux, j’ai décidé de trier.
Je savais que ça allait être moyen funky.
« Moyen funky » ; pas « triste à vomir. » Mais ça, c’est parce que je ne me souvenais que d’une partie du bordel.
J’ai très vite repris la mesure du truc, alors que je replongeais tête la première dans ce qui est mon plus gros défaut (exactement celui dont j’ai décidé de me débarrasser voilà quelques années) : je garde aussi ce qui me rappelle des moments de merde.
Une petite hooolaaaaa pour l’idée la plus pourrie du monde. Franchement, quel intérêt ? Des tickets de cinéma pour des séances de films nuls que je suis allée voir avec des gens qui sont maintenant totaelment oubliés (voire de gros connards), ça, encore, bon.
Mais…
Mon cahier de musique qui me rappelle que j’ai passé 5 ans à détester le piano et à me faire engueuler une fois par semaine, parce que je ne travaillais jamais, parce que je n’avais pas envie de faire du piano ?
Les lettres qui prouvent qu’en plus de souffrir et de me débattre dans des relations que je gérais comme une abrutie, je faisais aussi souffrir les autres, beaucoup (et que j’étais, globalement, une abrutie) ?
Les photos qui prouvent à quel point j’étais jolie à des moments où je sais que j’étais au 36è dessous du complexe de la mort, et que si j’avais su ça à l’époque, ma vie de maintenant serait vraiment différente ?
Les pages barbouillées à la plume et gondolées de larmes qui me renvoient à la gueule mon incapacité à aimer qui il faut, comme il faudrait, au bon moment ? (Non mais ça je sais que c’est pas possible et qu’on merde tous hein, mais là je vous parle clairement de trucs de très très haut niveau).
La vérité recroquevillée dans cette malle, celle qui s’étire et se déroule comme un chat avant de me sauter au visage toutes griffes dehors dès que je soulève le couvercle, c’est que j’ai passé presque toute ma vie à être incapable d’appécier ce que j’avais. Devoir la rouvrir maintenant, c’est en petite partie un soulagement -parce que j’ai compris seule, il y a une paire d’années, que je m’attachais des boulets aux chevilles alors que ni mes chevilles, ni les boulets n’avaient rien demandé, et que j’ai décidé d’arrêter. Et que ça marche. Un peu.
Moi qui notais tout et passais les dossiers en revue hystériquement, pour savoir, savoir absolument, me souvenir à tout prix, j’ai découvert par hasard que j’avais enfin commencé à oublier. En fait c’est juste normal ; le temps passe, les infos s’accumulent, la mémoire fait de la place.
Le jour où j’ai compris que la mienne aussi faisait ça, je ne peux pas mettre de mots sur ce que j’ai ressenti. En même temps, j’étais emplie d’une joie aussi inattendue qu’agréable. En même temps, j’étais paniquée -si je ne me souviens plus, mais enfin mais c’est la fin du monde, que va-t-il se passer ?
Ben rien.
Il ne se passe rien.
Ou plutôt, il se passe bien. Je suis un peu plus légère. J’ai moins de boulets à traîner. Je me pardonne.
Dans ma vie j’ai des gens qui datent de la crèche, de l’école primaire, du collège -forcément, ça a merdé à un moment donné.
Retrouver des lettres règlement de comptes, les réponses acerbes (ah oui, si vous pensez que j’exagère : j’ai gardé une copie de chaque lettre que j’ai envoyée entre 11 et 22 ans. Voilà. Non mais parce que je fais pas semblant d’être secouée hein. Et puis comme ça au moins ça explique le poids de cette putain de malle), forcément, ça me mine.
Mais finalement, l’essentiel c’est que ces gens soient encore là, non ? Le chemin, on s’en fout , au final ? Ou plutôt, le chemin fait de toute façon partie de là où on en est maintenant. Alors quel intérêt de garder les cartes raturées, les factures d’essence, les preuves qu’à un moment donné on est parti moi à gauche, eux à droite, qu’on a dû faire demi-tour, que j’avais raison, ou tort (mais souvent raison, si j’en crois le contenu de la Malle, et puis j’ai toujours raison, un peu trop même, si on voit les dégâts que cette certitude a faits), que Machin tenait la carte à l’envers et que Truc était trop défoncé pour lire la boussole. Finalement, quand on s’est récupéré, si on s’est récupéré, c’était à un moment qui était forcément le bon. Puisqu’on est encore là.
Et ça marche pareil pour tout, en fait.
L’oubli, c’est très très bien.
Même si je ne peux pas m’empêcher de tout relire, même si je sais que ça va me labourer le cœur, même si je sais que je n’arriverai pas à me débarrasser de tout, je sais que j’ai finalement choisi l’oubli.
Finis les lettres recopiées douze fois, les brouillons raturés dont j’ai religieusement conservé les 3 versions, et l’enveloppe timbrée qui prouve que je ne l’ai même pas envoyée, au final, cette putain de lettre, qui disait du vrai, du faux, qui disait que j’étais comme tous les autres, perdue et sûre de tout, tâtonnante, totalement narcissique et complexée à l’extrême, insupportable car pleine de réponses, parce que je ne posais pas les bonnes questions ; une putain d’ado qui avait grandi trop vite sur certaines choses et se traînait encore en couches-culottes pour tant d’autres.
Finis aussi la rancune, les dossiers, les regrets qui me grignotent le ventre quand j’entends certains prénoms, et cette nostalgie des yeux bleus qui m’a saisie une vie trop tard.
Quand j’aurai fini le tri ultime, il ne me restera plus que des bons souvenirs dans cette malle.
La preuve que je compte ; que je sais aimer, même si c’est n’importe comment et pas comme il faut ; la preuve que tout ça c’est du choix et que je suis en train de faire, enfin, le bon.
Quand j’aurai fini le tri ultime, je serai légère, je serai jolie, je serai entourée de ceux qui restent et de l’amour de ceux qui sont partis.
Quand j’aurai fini, je serai la somme de tout ce que j’ai brûlé, et plus la prisonnière.
Ah, oui, et pour info, je serai aussi sans doute complètement bourrée.
Feu de joie dans 3… 2…
Rien ? ajouter. Pas de commentaire particulier. Juste pour dire bravo/merci/tropcooletvachementbiendit quoi.
Moi j’aime bien comme t’ecris.
(Et un calin virtuel, parce que quand meme, on ne se connait pas, mais une femme bourree hein, ca se refuse pas!)
(Et puis oui, faut toujours que je sorte une connerie, mais ca change pas le fond de ma pensee hein!)
je vous aime Impératrice, dans vos textes insensés, loufoques ou simplement bouleversants que je guette chaque jour et que je finis invariablement en souriant et en me disant que j’ai trouvé plus fou que moi ( moi aussi j ai gardé les copies de toutes mes lettres + impression des mails ). Merci Impératrice pour tout ces moments. Du birnu, bien sur.
En arrivant en Germanie j’ai récupéré des boîtes ? chaussures (on ne peut pas tous avoir la classe impériale : vous avez une Malle, j’ai des boîtes ? chaussures sans même des majuscules) laissées derrière presque 6 ans auparavant.
J’ai fait pareil. (Sauf qu’on ne peut pas tous avoir la classe impériale : j’ai rien brûlé, j’ai sagement mis au recyclage. Et comme c’était quelques semaines avant le ramassage des vieux papiers, j’ai passé quelques semaines ? éviter ce coin-l? de l’appart où je les avais empilés.)
C’était cathartique, finalement. Mais putain, les seaux de larmes par lesquels c’est passé.
Enfin donc, vous avez mon soutien inconditionnel. Et le birnu.
Il ne faut jamais se pardonner.
Pour le reste, si je puis me permettre une suggestion, déménager chaque année permet de faire du vide dans sa vie. A tous points de vue.
Oh, moi qui rêve d’exterminer toutes mes archives courrier (oui, j’ai gardé aussi plein de copies depuis que je sais écrire) et toutes mes archives d’illustration (l? , j’ai déj? détruit des périodes entières, mais il en reste encore plein), je propose un feu de joie commun sur le rond-point devant la boulangerie. Comme ça, on pourra regarder tout ça flamber, assises en terrasse, en bouffant leurs gâteaux bizarres dont je ne cesse de me demander ce qu’il y a dedans.
Sinon, j’ai un broyeur ? papier tout neuf qui m’a déj? permis d’expulser 450 litres de ma vie, sous forme de confettis.
Je reste fan et comme les autres, je me sens concernée.
J’ai huit grands cahiers-journaux intimes que j’ai commencé ? écrire ? vingt ans parce que Stephen King a dit que c’était le premier pas pour devenir écrivain. Je n’ose pas les relire, par contre j’y ai collé des images, des photos, des dessins, des, billets de train, des tickets de concert que j’aime bien regarder.
Comme Krazy Kitty, j’ai deux boîtes ? chaussures remplies de souvenirs du lycée et de mes copines, des mots stupides qu’on se faisait passer en cours (dont un qui me plonge dans la perplexitude, morceau de conversation entre deux amis et qui dit "Surtout, n’en parle pas ? Faerika." Mes amis de l’époque, qui sont encore mes amis ne se souviennent plus de quoi ça traitait. C’est un grand mystère.
Et hier, j’ai fait moi aussi un pas vers la guérison en jetant tous mes jean en quarante, ceux que j’espère pouvoir porter depuis dix ans. J’ai fait le deuil et je m’apprête ? accepter enfin d’être grosse (oui parce que je trouve que "ronde" c’est moche, ça me fait penser ? un culbuto, je trouve que c’est un mot politiquement correct inutile).
J’aime quand tu délires & aussi quand tu es sérieuse !
J’adore aussi comme vous écrivez.
Moi j’ai encore moins la classe que ceux qui ont des boîtes ? chaussures: j’ai des cartons de bananes! Parce que je garde aussi mes affaires d’école, mes partitions de musique… Si je mettais tout ça dans des boîtes ? chaussures, il m’en faudrait une dizaine ^^ mais ça fait du bien de savoir que je ne suis pas la seule ? tout garder, même les trucs pas trop joyeux…
Et puisque Faerika parle de mots passés en cours, j’ai retrouvé non seulement des mots, mais aussi un alphabet secret que j’avais inventé avec mes copines pour ne pas se faire choper par les profs! Et qui n’a finalement servi ? rien, ? part ? nous faire bien marrer…
Faerika: c’est drôle, moi je trouvais justement que "ronde" c’était très joli alors que je déteste les mots "enveloppée" et "bien en chair"…
" une putain d’ado qui avait grandi trop vite sur certaines choses et se traînait encore en couches-culottes pour tant d’autres". Je crois que ça nous fait tous ça. Moi en tout cas, je ressens exactement ça. Merci Impératrice d’écrire tant de choses vraies même si ça picote un peu les yeux de temps en temps.
Je suis bien contente de savoir que tout le monde entasse et entasse sa vie et que je suis pas seule ? avoir cette compulsion curieuse. Ma Maman me répète pourtant régulièrement de jeter ce qui ne sert pas, mais c’est trop dur. On sait jamais, hein, ça pourrait servir les vieux tickets de cinéma et les cartes de visite et les dépliants touristiques. Je devrais faire comme Faerika (du birnu au passage) et me mettre au scrapbooking peut-être, ça ferait moins bordélique dans un premier temps. Pas prendre de décision trop radicale, surtout. Tout ça pour dire que n’aime bien ce que vous écrivez, Impératrice adorée.
Chère impératrice, ce que vous faîtes l? (le post et le vidage de malle) est résolument courageux. Alors même si on ne se connaît pas (je me relis tout le blog avant de ramener ma fraise), je me permet de vous dire que je suis bien avec vous, et que si seulement j’avais votre courage, moi aussi je viderais ma "malle" (= une bonne douzaine de boîtes de tous formats)… Bise ? l’oeil chère Impératrice!
Je trouve que vous écrivez de mieux en mieux, Impératrice, et que vous avez raison de vous pardonner.
Apparement, on souffre tous plus ou moins de ce genre de névrose d’entassement. Etant d’un naturel bien bordélique, le problème c’est que moi, ce n’est pas tout entasséé dans une boite/malle/un coin précis. C’est disséminé dans mes affaires, un peu partout, et je tombe régulièrement sur des bouts de vie (pas toujours gais, moi aussi) par hasard. C’est plus dilué mais plus par surprise… Heureusement, je déménage beaucoup (j’ai une moyenne de 0,8 déménagements/an sur les dix dernières années, je viens de calculer) donc forcément, y’a des choses qui finissent par aller ? la poubelle. Mais bon. Pas autant qu’il faudrait.
Magnifique écriture et sensibilité, as usual
La creche. ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
Gros Bisous Imperatrice vénérable.